Espèce de chercheur

19 sept. 2013


Espèce de chercheur

Une très curieuse pratique se rencontre souvent dans les environnements où le scientifique doit côtoyer les autres fonctions de la vie normale de l'entreprise.  A part dans l'université où la nature de "chercheur" est réputée naturelle, partout ailleurs, nous sommes confrontés à des:
  • "Ah oui, forcément, c'est un chercheur" : expression voulant dire "on a rien compris, mais on va faire semblant que c'est sa faute si on a pas compris pour ne pas passer pour des idiots"
  • "Il faut en parler au technique" : expression voulant dire "on va rien comprendre mais là on a vraiment un problème avec le client et le commercial n'arrive plus à le calmer."
Le scientifique dans l'entreprise est une magnifique illustration du syndrome de Cassandre, cette princesse troyenne qui avait reçu d'Apollon à la fois le don de prédire l'avenir et la malédiction de n'être jamais crue.  On l'appelle trop tard, quand les actions commerciales, juridiques et communicationnelles ont échoué. On arrête l'effort trop tôt, dès que le produit ou le procédé recommence à marcher un peu, même si, au fond, on ne sait pas pourquoi.
Le scientifique, à part dans quelques endroits bénis, est souvent isolé. Cette situation a des avantages, elle conduit, pour certains experts, à être considérés, plutôt bien considérés d'ailleurs, comme un mal indispensable, ce qui ne va pas toutefois, jusqu'à les faire profiter des largesses salariales dont les autres fonctions de l'entreprise bénéficient.
Mais, rien n'est pour toujours... Les réseaux sociaux de recherche (tels que ResearchGate ) permettent maintenant de former des réseaux scientifiques plus larges que l'entreprise, de drainer des idées et des projets et d'apprendre à .... socialiser.
Les vieilles icônes ridicules de bandes dessinées et de navets de SciFi collent encore les lourdes paupières des DRH, alors que la plupart d'entre nous ont depuis bien longtemps fait leur coming-out en vertu de la loi N°1 de la physique : "Il est plus facile d'apprendre le management à un physicien que la physique à un manager".
Nous continuons pourtant à entendre les sourires en coin de nos collègues non-scientifiques. Pourquoi? Tout simplement que, si nous avons, nous, la culture de base en lettre et en économie, ils n'ont pas, bien souvent, le commencement du début d'un vernis scientifique.
C'est bien l'enjeu des démarches de "science citoyenne" qui veulent impliquer la population dans les débats de fond sur les enjeux scientifiques et faire sortir la décision de recherche de l'alcôve universitaire où elle réside. Mais si nous demandons à la population de monter en gamme, de se cultiver scientifiquement, il va de soi que les scientifiques doivent considérer le projet de société, voire le projet civilisationnel, comme un élément majeur pour décider quoi étudier et comment.
Sans cela, le syndrome de Cassandre conduit à la folie, et Cassandre est morte idiote.

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