Innovation: ne pas joindre l'inutile au désagréable

24 févr. 2014
Une façon de représenter la capacité d’une entreprise à générer une ambiance propre au développement de l’innovation pourrait être l’usage détourné de cette vieille expression “joindre l’utile à l’agréable”. Si l’on considère que cet état serait en quelque sorte le quatrième et l’ambiance idéale d’un service de R&D, les entreprises, au gré des rachats, des départs, des politiques innovation, explorent souvent les trois autres stades : 
  • Etat No3 : Joindre l’inutile à l’agréable. Bien qu’improductif à court terme, cet état permet toutefois, parfois, d’amasser des savoirs pour l’heure inutiles mais qui pourraient l’être d’une manière imprévue dans le futur. Le prix Nobel Frank Kight (*) a démontré que les gains de l’entreprise augmentaient au fur et à mesure qu’elle passait d’un marché prédictif, puis à un marché risqué, et en fin à un marché incertain. Le prédictif, c’est le domaine de la production et de l’ordonnancement. L’essentiel est anticipable et nous pouvons tous constater une réduction substantielle des marges dans ces activités. Le domaine du risque est celui du bureau d’étude. Il sait évaluer une fréquence et un coût des risques auxquels il s’expose et, s’il est compétent, déterminer l’espérance mathématique de ses gains moyens. L’innovation, quant à elle, est bien l’entreprise de l’incertain, c’est à dire d’un futur imprévisible par nature et non pas par manque de connaissance ou de moyen. Cet état d’actions inutiles est pourtant parfois très fructueux dans une optique de gains futurs maximum. Celui qui a inventé l’ampoule ne l’a pas fait en perfectionnant la bougie, et de nombreux objets de laboratoire ou de cabinets de curiosité finissent par trouver leur utilité dans l’incertain du futur, des nanotechnologies au génie génétique.
  • Etat No2 : Joindre l’utile au désagréable. L’un des symptômes de cet état dans une organisation, c’est quand une personne correctement diplômée et éveillée dit, ou ne dit pas mais pense, qu’elle est effrayée par l’introduction d’une nouvelle technologie dans son domaine. Souvent, la raison en est une mobilisation sur des résolutions court terme et peuvent être le symptôme d’une acculturation technique dans l’organisation. Dans une équipe de recherche, on dirait qu’elle a dessoudé. On y fait trainer les affaires pour éviter d’en prendre des nouvelles, on joue avec les jalons ISO9001 pour se justifier. L’équipe est encore capable de faire comme avant et y est occupée à plein temps, mais ne peut plus faire face à la nouveauté au delà du traitement des obsolescences ou des problèmes de production. Là, on innove pas, on optimise. C’est une situation de gestion de risque, peu rémunératrice à part pour les actionnaires tant que le marché n’évolue pas trop.
  • Etat No1 : Joindre l’inutile au désagréable. Cet état peut être le fruit d’un état 2 qui a perdu son marché. Quand Kodak, qui avait pourtant vu arriver le numérique et fut un des premiers à s’y engager, continue son activité argentique en mode Etat 2, l’entreprise est sans doute rapidement dans les actions inutiles (car à contre-courant) et pénibles (car peu attractives pour les talents et frustrantes quant aux résultats) de l'Etat No1.

Il existe des allers retours entre les trois états qui sous-tendent l’innovation. Je ne connais pas d’exemple d’entreprise privée qui puisse soutenir longtemps l’Etat No1. Créer les conditions de l’agréable est aussi difficile que de créer les conditions de l’utile, mais est nettement moins documenté. Cela passe peut-être par une reconnaissance de l’échec comme une valeur utile, c’est à dire de replace l’innovation dans ce qu’elle est : un jeu d’art et de technique. 
(*) F.Knight, Risk, Uncertainty and profit, 1921 http://www.econlib.org/library/Knight/knRUP.html

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