Est-ce de la recherche ou pas ? | CIR

23 sept. 2014
Le manuel de Frascati, publié en version française par l’OCDE, donne des définitions de ce qu’est la recherche fondamentale, la recherche appliquée, ou le développement. Ce n’est pas qu’une amusante question de linguistique, car l’éligibilité au Crédit Impôt recherche d’un projet en dépend. Il est toutefois très difficile pour une entreprise, dont l’objectif premier n’est pas de faire de la recherche, de distinguer celle-ci de l’innovation, et de tous les efforts nécessaires à la construction d’un objet et à sa commercialisation. Le flou étant l’essence de l’arbitraire, voici quelques éléments d’identification de ce qu’est une opération de recherche, sous forme de questions à se poser.

Question 1 : Est-ce que ce que je fais est nouveau ?

Si la réponse est non, ce n’est pas de la recherche. Mais la plupart du temps, la réponse est peut-être. Il n’est pas possible de tout connaître, mais il est difficile de plaider l’ignorance quand toutes les données du monde sont disponibles gratuitement. Nouveau, cela veut dire « au-delà de l’état de l’art ». Cela signifie qu’un « homme de l’art », c’est-à-dire un professionnel de votre domaine, ayant visité Google Scholar et EspaceNet, ne pourrait pas y trouver un projet identique ayant été traité avec succès quelque part dans le monde. Faire un état de l’art, aussi appelé bibliographie, est nécessaire à l’établissement de la nouveauté, et il y a des bonnes pratiques pour écrire ces référentiels. Cela n’est pas si terrible que cela en a l’air. En fait, de nombreux travaux scientifiques revisitent des travaux antérieurs, parfois jusqu’à en flirter avec la reproduction. Démontrer que les travaux des autres sont faux fait partie du jeu de la recherche, et de manière parfois sanglante. Par ailleurs, il ne vous est pas demandé de faire un saut technologique majeur, mais seulement d’acquérir les savoirs dont vous avez besoin. Quelques pièges sont à éviter : le nouveau doit être établi par la connaissance, et non par l’ignorance. Par exemple le fait que votre entreprise ignore une réaction chimique, car elle travaille en mécanique n’établit pas une nouveauté, mais seulement que la compétence en chimie n’existe pas en interne et qu’elle est à embaucher ou à acheter en prestation externe. De même, le nouveau n’est pas un renouvellement. Changer quelque chose, une couleur, une forme relève de l’art, mais pas de la recherche.

Question 2 : Est-ce que je suis sûr d’y arriver ?

Voilà une question qui est loin du vocabulaire des relations commerciales, car, pour qu’un projet soit de la recherche, il faut que le succès soit incertain. Pour comprendre cela, il faut se rappeler que la recherche a plus à voir avec une enquête policière qu’avec une réflexion intellectuelle. A chaque étape du processus, on fait des hypothèses, puis des reconstitutions de la scène du crime (en recherche on appelle cela des expériences) que l’on analyse pour savoir si on a raison ou pas. Cette question adresse aussi un concept plus philosophique que l’on appelle le quadrilemme. Une hypothèse de recherche est rarement vraie ou fausse. Elle est vraie, fausse, à la fois vraie et fausse ou ni vraie ni fausse. Chaque décision de réorientation des hypothèses est le moment sans doute le plus important d’une activité de recherche et doit être tracée comme telle. Cette notion de doute, d’incertitude porte uniquement le domaine du savoir. Elle revient en fait à se demander si, compte tenu des savoirs disponibles, je suis, ou non, assuré du succès. Là aussi, il existe des bonnes pratiques pour établir et coter cela. Ce petit calcul est peut-être la plus grande source d’économie en R&D.

Question 3 : Est-ce que j’expérimente ?

L’expérience est au cœur de la recherche. Presque plus aucune science n’est dénuée de son champ expérimental, même l’astronomie qui en a été longtemps privée. Les quelques sciences non expérimentales qui restent fascinent pour leurs étranges hypothèses cosmiques durablement invérifiables et ne concernent pas les entreprises. L’expérience est destinée à vérifier une hypothèse et à générer du savoir. Il est important de comprendre ce qu’est, de manière générale, une démarche expérimentale, et cela est valable de l’informatique à l’optique. Les hypothèses que j’ai formulées sont d’abord traduites en moyens de les vérifier, c’est à dire en stratégie de mesure de quelque chose qui, si elles sont vraies, devrait avoir un comportement ou une valeur particulière. Une fois mis sur la table une façon de prouver l’hypothèse, il faut définir quelles configurations nous allons tester, si possible au moindre coût (il existe des moyens de réduire les coûts des expériences, DOE…). Une fois les observations faites, il faut les interpréter et conclure sur la validité de l’hypothèse d’une part, et capitaliser les connaissances acquises d’autre part. Par ailleurs, il faut vérifier qu’aucune erreur (appelé biais expérimental) n’est venue se glisser dans les preuves rendant les mesures fausses. Là aussi, il faut penser à Sherlock Holmes qui reconstitue un crime raffiné. La démarche expérimentale est semblable à une reconstitution de scène de crime, sauf que les criminels sont toujours les mêmes, la Nature et le hasard.

Question 4 : Est-ce que cette opération m’a donné une autre idée ?

Une caractéristique non explicite de l’activité de recherche est sa capacité à produire d’autre sujet de recherche. Je n’ai jamais vu, au cours de ma carrière, de programme de recherche incapable de produire un autre projet, dans le même domaine ou dans un domaine différent. Un projet de recherche stérile, qui ne produirait pas de spin off, est extrêmement suspect, car il signifierait qu’aucun savoir nouveau n’aurait été engendré.

Question 5 : Est-ce que je suis fier de moi ?

Cela peut paraître bête, mais généralement à la fin d’un projet de R&D on a vraiment envie que cela se sache. De manière conventionnelle, on fait une publication (dans un journal scientifique à comité de lecture) ou une communication dans un congrès. C’est clairement pour « rouler des mécaniques » et pour montrer qu’on est plus malin que les autres. Même si aucun chercheur ne s’en vantera, susciter la jalousie parce qu’on a compris quelque chose que les autres n’ont pas vu est vraiment le principal moteur des personnes engagées dans la R et D. Sinon, ils ne travailleraient pas le week-end pour un salaire généralement inférieur aux autres fonctions de l’entreprise.

J’espère que ces questions vous aideront à détourer les opérations de recherche des activités générales de l’entreprise et à sécuriser votre crédit impôt recherche.

http://help.er.gs la helpdesk de la R&D

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